Entretien avec Jean Philippe Toussaint autour de « Football » aux éditions de minuit.

   Le dernier livre de Jean-Philippe Toussaint m’a littéralement laissé pantois. Même après quelques relectures, je ne savais pas s’il fallait crier au génie ou à l’imposture. Ne sachant toujours pas sur quel pied danser, j’ai décidé de contacter l’auteur. Celui-ci a gentiment accepté de répondre à mes questions directes et naïves. Voici le contenu de cet entretien.

« Voici un livre qui ne plaira à personne, ni aux intellectuels, qui ne s’intéressent pas au football, ni aux amateurs de football, qui le trouveront trop intellectuel. Mais il me fallait l’écrire, je ne voulais pas rompre le fil tenu qui me relie encore au monde. »

Tout d’abord, ce préambule doit-il  vraiment être pris au premier degré ?

N’y a t’il pas d’intellectuels amateurs de football ?

   Oui, l’incipit du livre est une déclaration tranchante, provocatrice : « Voici un livre qui ne plaira à personne. » Il faut voir là un défi, une figure de style, une manière d’accrocher l’attention du lecteur, de le faire soulever un sourcil surpris, voire désapprobateur, bref de le secouer un peu. Bien sûr, il y a des intellectuels amateurs de football, mais, dans la plupart des villes que je connais, ce n’est pas le même public qui fréquente le stade et la librairie — pour ne pas dire la mairie et l’église (il y aurait d’ailleurs là matière à tourner une version moderne de Don Camillo). Il y a comme un mur invisible, étanche, infranchissable, entre le stade de Gerland et la librairie Passages à Lyon, entre le stade Chaban-Delmas et la librairie Mollat à Bordeaux, entre le stade Armand-Cesari et la librairie Les Deux mondes à Bastia. Bien sûr, il y a des gens qui vont aimer le livre, mais s’ils aiment « Football » ce ne sera pas à cause — ou malgré  — le football, ce n’est pas la question. S’ils l’aiment, ou ne l’aiment pas, ce sera uniquement pour des raisons littéraires. Joachim Sartorius, un ami poète qui vit à Berlin, et qui se considère «  assez loin du football », trouve que c’est là « un texte éblouissant pour comprendre la fascination de ce jeu. »

Coup d’envoi de la finale de la Coupe du monde 2002 © Jean-Philippe Toussaint

L’écrire est une chose, mais pourquoi le publier, si comme je vous cite « Voici un livre qui ne plaira à personne » ? 

   Eh bien, à tort ou à raison, quand j’ai fini un livre, j’ai l’habitude, depuis plus de trente ans que j’écris, de le faire publier.

 

Quelle était votre intention en écrivant « Football » ?

   Mon intention était d’aborder, par l’intermédiaire du football, des questions plus essentielles, liées aux saisons, à la mélancolie, au temps et à l’enfance. C’était aussi, je crois, une voie secrète pour aborder, pour la première fois dans mes livres, de manière aussi directe, l’autobiographie. Pourquoi passer par le football ? À cause de la place prépondérante que le football a pris dans nos sociétés, parce que le football est le sport emblématique de notre temps. Comme écrivain, j’ai toujours considéré que j’avais en quelque sorte comme mission de parler du monde qui m’entoure, de l’observer, de le déchiffrer — même si la tentation est grande, toujours, de me retrancher hors du monde pour écrire dans le splendide isolement d’une tour d’ivoire. D’où l’allusion, dans le prologue, au football comme « fil ténu qui me relie encore au monde. »

 

«Football» est votre premier livre consacré au sport, pourquoi ?

   J’aime le sport, sous toutes ses formes. J’ai écrit, pour différents journaux (français, allemands, japonais), sur le football, sur le rugby, sur les 24 Heures du Mans. C’est une  passion qui remonte à l’enfance, qui s’élargit à toutes formes de jeux. Le sport est très présent dans mes livres, des sports proprement dits (le football, le tennis), mais aussi les échecs et le Mikado, sans compter une quantité impressionnante de sports plus marginaux, que mes personnages pratiquent avec délectation (les fléchettes, le ping-pong, la pétanque, le bowling). J’ai tourné un film La Patinoire, où j’ai fait appel à la véritable équipe nationale de Lituanie de hockey sur glace.


Vous qualifiez le football de "matière vulgaire, grossière et périssable" ,   pouvez-vous nous dire pourquoi ?

   Les adjectifs « vulgaire »  et « grossier » s’adressent essentiellement à l’environnement du football, au public, parfois raciste et violent, à certaines combines, aux montants exorbitants des transferts. « Périssable » est plus complexe. C’est au centre de ma réflexion sur les rapports entre le temps et le football, sur le fait que le football est nécessairement lié au temps présent, à l’instantané, au direct. C’est pourquoi j’ai écrit cette phrase : « le football est un diamant qui ne brille que dans le vif aujourd’hui ».

 

Pour finir, avez-vous lu de la littérature sportive et si oui quels sont vos classiques ?

   Non, je ne pense pas à un livre en particulier. Au cinéma, j’ai beaucoup aimé Palombella rossa, c’est un vrai régal de voir Nanni Moretti filmer le water-polo.







   Je tiens à remercier chaleureusement Jean-Philippe Toussaint pour la simplicité avec laquelle il a répondu à mes questions.  À présent, il ne vous reste plus qu’à pousser la porte de la librairie la plus proche pour vous faire votre propre avis. Une chose est sûre, ce livre ne laissera personne indifférent.

S.P

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