Unai Emery El Maestro - Romain Molina

Lorsque Romain Molina publie son livre en janvier 2017, Unai Emery est entraîneur du Paris Saint-Germain depuis six mois. Il est encore impossible de juger son passage au PSG mais les critiques fusent quand même. La France du football a un problème avec le temps d'adaptation des entraîneurs étrangers et novices dans notre championnat. Jardim, en plus d'être moqué, a mis du temps à être reconnu. Bielsa a toujours divisé lorqu'il était à Marseille et son arrivée au Losc pour la saison 2017/2018 s'annonce déjà chahutée. Mais qu'ont gagné ces deux entraîneurs ? Un simple titre de deuxième division portugaise pour le premier, rien depuis 2004 pour le second. Mais Unai Emery ? Lorsqu'il arrive à Paris à l'été 2016, reste sur trois victoires finales en Europa League d'affilées, ce que personne n'avait réussi à réaliser jusque là. Romain Molina revient sur la genèse de ce recordman à travers le jugement de nombreuses personnes qui ont croisé sa route.

La passion comme moteur

Avant de devenir entraîneur de football, Emery était un joueur. Dans cette biographie, on apprend qu'il suit les traces de plusieurs membres de sa famille en prenant ce chemin. "La famille a été déterminante pour l'homme que je suis devenu" pense Johan Cruyff, c'est sûrement le cas pour le basque également. C'est sa famille qui l'a poussé à entraîner pour la première fois, à Lorca, le club de son père et de son grand-père. Le livre interroge beaucoup son frère, Igor, qui suit de très près la carrière d'Unai et n'hésite pas à la commenter dans les médias. Pour Cruyff, sa famille était aussi son club, l'Ajax. Emery n'a pas de club de coeur comme le Néerlandais a pu avoir mais il a également une famille grâce à son travail : son adjoint, Juan Carlos Carcedo avec qui il coopère depuis son passage à Almeria ainsi que plusieurs joueurs dont on retrouve la voix dans le livre : Juan Mata, Adil Rami, Coke ou Alvaro Negredo. 

Emery n'a jamais été un grand joueur. Evoluant en deuxième et troisième divisions espagnoles au poste de milieu gauche, il a cependant extériorisé pendant ces quinze années sa passion qui lui permettra ensuite de devenir un grand entraîneur. "Il y a des joueurs qui aiment les chiens, d'autres les jeux-vidéos, les voyages, les femmes ou la bourse. Mais Unai, la seule chose dont il parlait c'était de football." trouve-t-on dans le quatrième chapitre. Son obsession pour  ce sport traduit une notion que l'on retrouve souvent et qui pourraît être le propre de la philosophie footballistique d'Emeri : le coeur. "Le football c'est un sentiment. Soit tu l'as, soit tu ne l'as pas, mais ça part du coeur." Cette citation que Romain Molina donne de l'entraîneur espagnol résume peut-être  tout son livre dans lequel il écrit l'histoire d'un passionné et démontre que, malgré toutes les critiques qu'il subit, cet homme mérite le respect, qu'il est l'exemple type de personnages que l'on aime voir dans le football, que le football aime et qui aime le football.

Cependant, il ne suffit pas d'être passionné pour bien jouer au bien entraîner. Enormément d'autres facteurs entrent en compte. Pour ce qui est du coaching, la transmission est sans doute l'une des choses les plus difficiles à appliquer dans ce métier et pourtant c'est ce qui caractérise Emery. "Il a su inculquer son amour du football" partout là où il est passé, que ce soit dans un groupe très humble ou dans un groupe divisé par de trop nombreuses individualités qui en font oublier un collectif. Beaucoup de pages du livres sont consacrées aux causeries d'Emery, entre bâillement et attention, tous les joueurs qui les ont écouté ne pourront jamais les oublier, ce sont des privilégiés.

Certains pensent que l'entraîneur ne sert pas à grand-chose, d'autres que la chance est un facteur important dans le football. Romain Molina envisage souvent la méthode Emery avec l'aide de la technologie très poussée et une importance sans précédent accordée au détails. Chaque phase de jeu arrêtée est travaillée à l'entraînement (on le voit aujourd'hui avec les coup-francs du PSG), Molina revient sur le passage d'Unai à Almeria où tant que les détails n'étaient pas respectés, l'entrainement continuait. L'équipe adverse est épiée, ses derniers matchs sont regardés plusieurs fois et la tactique adoptée le jour du match dépend de cela. Les nombreuses interviews des joueurs qu'Emeri a dirigé nous donne plusieurs points de vue sur cette méthode extrêmement méticuleuse, appréciée ou non. 

Emery est passionné de football mais il ne faut pas seulement penser football pour réussir en tant qu'entraîneur. L'entretien avec le Basque qui clôt le livre nous apprend plusieurs choses sur ses inspirations. Des histoires, comme celle de la préparation au match de la montée de Lorca, prouvent les différentes façon de souder un groupe pour le mener à la victoire sans passer par une salle de vidéo ou un centre d'entraînement.

Unai n'est pas un génie

La biographie de Romain Molina est autorisée par Unai Emery à une condition : il veut recevoir des critiques, en lire. Peut-être afin de décrédibiliser un récit forcément élogieux au vu du parcours de l'entraîneur parisien mais il est sûrement très sérieux lorsqu'il dit cela puisqu'un trait de l'Espagnol est souligné au fil des pages : son honnêteté. Celle-ci lui joue d'ailleurs parfois des tours, pensant que tout le monde est honnête comme lui, une tendance à être trop gentil qu'il ne faut pas toujours mettre au premier plan dans le monde du football. Alors, oui effectivement, malgré sa grande et rapide réussite, Emery n'est pas parfait et a ses défauts.

Après quatre ans passés à Valence entre 2008 et 2012, Unai Emery a des envies d'ailleurs, d'étranger. Il signe alors au Spartak Moscou à l'été 2012. Une expérience de six mois qui est de loin la pire vécue par le Basque à ce jour. L'adaptation est une catastrophe, Emery découvre les différences de culture d'un pays à l'autre : en Russie on apprécie peu le travail très méticuleux en vidéo à regarder six ou sept matchs de l'équipe adverse et épier chaque mouvement des joueurs. La méthodologie d'Uni et de Carcedo est remise en question. En plus, Emery a du mal a apprendre ou à se faire traduire en russe. Ce chapitre sur son court passage au Spartak se transforme presque en roman policier : on apprend que les conflits naissent entre Unai et la direction du club, l'entraîneur est esseulé. Finalement on comprend le décalage avec l'Europe occidentale puisqu'Emery part de Moscou avec le sentiment d'être espionné, Molina suppose la paranoïa ou la dangerosité de certains clubs...

Dans le football moderne, on travaille et assimile très bien le technique, le physique et le tactique. Pourtant, un quatrième facteur tout autant important est beaucoup moins exploité : le mental. Le livre, lui, insiste sur la dimension psychologique du coaching d'Emery. Comme le dit Luis César Sampedro dans un l'un des entretiens : "Maintenant, c'est la psychologie qui fait la différence entre les entraîneurs". Ce n'était cependant pas gagné puisque lorsqu'il était joueur, Unai avait des lacunes mentales. La pression était trop grosse. Lors de l'entretien avec le Basque qui clôt le livre, Emery soulève le problème du manque de préparateurs mentaux pourtant si important pour les joueurs de football aujourd'hui.



Au début du livre, à la page 47, Romain Molina décrit les débuts d'entraîneurs d'Unai Emery. On trouve plusieurs mots liés au coaching : motivation, intensité, vidéo, stratégie, passion, variété, fougue, enthousiasme, force et "résultats" ne vient qu'en dernier. C'est peut-être le résumé de la philosophie d'Emery, de sa mentalité de gagnant. "Si je ne jouais que pour gagner, si je ne travaillais que parce que je voulais gagner toujours et si je ne faisais pas la différence entre ce qui est essentiel et ce qui est accessoire, alors je me tromperais lourdement. Dans n'importe quel domaine, on peut gagner ou perdre, mais l'important est la noblesse des recours utilisés, l'important est le cheminement, la dignité avec laquelle j'ai parcouru ce sentier dans la recherche de mon objectif." trouve-t-on dans Le Stratège (film de Benett Miller sorti en 2011). Romain Molina ne l'a pas mis dans son livre, Unai Emery non plus dans son livre sorti en 2012 et pourtant cette tirade sortirait de la bouche du Basque que personne ne serait étonné.

La Biographie de Romain Molina est très réussie. On apprend beaucoup de choses notamment sur les passages à Lorca, Almeria et au Spartak que nous connaissons moins. L'écriture est fluide mais il y a trop de témoignages à mon goût, même s'ils sont globalement éclairants. L'auteur nous emporte partout où Emery a travaillé, nous raconte une histoire, celle d'un homme de 45 ans qui a déjà marqué l'histoire du football.

Nathan Menez
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