Entretien avec Thibaud Leplat - 05/2016


Véritable ovni littéraire, "Football à la Française" (Solar) est le dernier livre de Thibaud Leplat, auteur d'entre autres "Pep Guardiola, Éloge du Style" et "Mourinho" ces derniers aux éditions Hugo Sport. Écrivain au style unique, c'est tout d'abord un passionné qui ne refuse jamais une discussion entre football, littérature et philosophie. Un régal.

"Mais il y quelque chose qui ne se détache jamais de moi. Car ce qu'il y a de plus délicieux dans l'addiction au football, c'est l'impossibilité qu'il y a à se défaire de la douce mélancolie qu'elle entretient et dont elle se nourrit."




Pourquoi avoir décidé de dresser l'histoire du football français de 1930 à nos jours ?


J'ai souvent entendu dresser le constat selon lequel il n'y aurait pas de culture foot en France. Pourtant en France il y a quand même 2 millions de licenciés et seulement 700000 en Espagne par exemple. C’est bien que tous ces gens doivent aimer le football. Ensuite, la France est aussi un grand pays de culture. J’ai donc rapprocher ces deux idées et suis allé chercher où cette culture football pouvait être cachée, mais pas sous l'aspect sociologique, qui a déjà été traité de nombreuses fois, mais d’avantage sur le terrain, sur le jeu, là où tout commence et tout finit. Je me suis attaché à raconter le style français  selon deux points de vue différents, la manière dont on joue d’une part et la manière dont on le regarde d’autre part.





En lisant "Football à la française", on sent que la littérature tient une grande place dans la culture footballistique française. Tu cites Albert Camus, Edgar Morin, Alexis Carrel...




Ceux qui ont écrit le mieux sur le football sont les écrivains. Il y a par ailleurs une vraie qualité littéraire dans les chroniques de Jacques Ferran (ancien chef de la rédaction de l'Équipe et ancien directeur de France Football). Gabriel Hanot, lui, était agrégé d’allemand et était un homme de culture classique. C'est aussi pour ça que je m’intéresse à Albert Camus, l’un de nos plus célèbres écrivains et peut-être celui dont on sait le mieux qu'il aimait le football, qui en a souvent parlé. Tout le monde a plus ou moins une idée de Camus, tout le monde a plus ou moins étudié Camus à l’école mais personne n’avait jamais choisi de prendre au sérieux les allusions dans ses oeuvres à la tactique et au jeu. Dans La Peste par exemple, il parle du déclin du demi-centre et de son dégoût pour le « jeu scientifique » en WM. C’est intéressant. J’avais cette envie d'utiliser des faits culturels pour parler de football tout en tirant le fil qui nous mènerait inexorablement vers le terrain. Qu’est ce que le romantisme tactique? Qu’est ce que le poujadisme tactique ? Ce sont des questions que je pose.
Il y a aussi des auteurs moins recommandables comme Alexis Carrel, que heureusement plus personne ne lit plus, qui ont influencé la formation française pendant de nombreuses années.



Pourquoi ?



Pour de multiples raisons mais une des principales est à mon sens qu’on très rarement voulu voir le football autrement que comme un loisir honteux ou un fait social de masse, jamais comme un art en tant que tel, jamais comme une discipline autonome. Il y a de ce fait une vraie dichotomie entre la pratique répandue de ce sport et le travail des intellectuels qui, s’il le traitent aujourd’hui abondamment, ne le font qu’au travers de ses dérives et rarement pour ce qu’il est en définitive : un jeu dans lequel l’imprévu a une place centrale.






Gabriel Hanot, réel visionnaire du football français à une place particulière dans ton livre et dans l'histoire du football. Considères-tu qu'il existe encore des "Gabriel Hanot" aujourd'hui ?




Le seul qui pourrait s'en réclamer est Vincent Duluc. C'est le seul qui appartient à cette tradition, en tout cas en ce qui concerne  la qualité littéraire. Mais dans le fond, non, il n'y en a plus. Aujourd’hui, par ailleurs, on n'a plus de jeu à la hauteur de l'exégèse d'Hanot, maintenant, c'est l’uniformité qui est omniprésente. Tant du point de vue du terrain que du point de vue des analyses. C'est le but aussi de ce livre, renouer le lien avec le style Français. On a passé notre temps à regarder à l’extérieur sans voir les trésors que comportent notre culture de jeu. Il y a une tradition française du jeu. Je crois vraiment que football est un art. Il ne faut y chercher aucune vérité scientifique, aucune recette. L’histoire du football est une histoire des idées durant laquelle des écoles de pensée se répondent et s'affrontent. J’ai essayé de traiter l’histoire du football français non pas comme une espèce de passé pittoresque ou mythologique mais plutôt comme une ressource dans laquelle on irait puiser continuellement pour créer de nouvelles choses, actualiser des idées anciennes, entamer une conversation imaginaire avec nos prédécesseurs. 




Pourquoi avoir arrêté la chronologie de ton livre à 2006 ?



Je l’ai traité largement sous forme d’entretiens dans les nombreuses annexe du livre notamment avec Claude Puel et Raynald Denoueix. Mais si je voulais en faire un récit plus précis, je crois qu’il me faudrait entamer un tome 2…pourquoi pas...






À la fin de ton livre, tu donnes la parole à des entraîneurs, formateurs..




Oui, ce sont des gens de très grande qualité. Il y a en France des hommes de très grande qualité qui réfléchissent sur le football et expérimentent. En matière de formation, de travaux universitaires et de recherche il y a énormément de travaux passionnants. La difficulté c’est que parfois ces hommes sont tenus éloignés des bancs professionnels ou n’ont pas de communication directe avec les observateurs ou les entraîneurs pro. Il y a donc un grand écart entre le football tel qu’on le voit, tel qu’on le raconte et le football tel qu’on l’étudie et tel qu’on essaie de le faire avancer. Malheureusement le discours le plus répandu du football actuel est empreint de conceptions qui datent des années 70 et qui n’ont plus cours depuis longtemps. 





Ton pronostic pour l'euro ?




La France est un grand pays de football donc j’espère qu'il y aura du jeu. La victoire finale ne peut pas et ne doit pas être l’objectif. Pourtant j’ai peur que le jeu ne soit pas à la hauteur, et que l'Atlético ait généré des monstres. Ce que fait Simeone avec l'Atlético est remarquable, mais ça fonctionne parce que c’est cohérent avec l’histoire de l’Atlético. Si les équipes nationales commencent à vouloir l'imiter cela, sans comprendre la part identitaire que revêt le football de Simeone, en se contentant d’appliquer quelques recettes miracles, ça risque de ne pas marcher, et d'être assez ennuyeux.  




Des projets pour l'avenir ?




Début septembre je commence une thèse de philosophie sur  le football, plus précisément sur le beau jeu. 



Pour finir as-tu une lecture sportive à conseiller ?



Il y a "Football : El Juego infinito" de Jorge Valdano qui vient de sortir et dont je ne désespère pas qu’un éditeur français un jour me fasse la joie de pouvoir le traduire . Et dernièrement j'ai découvert Alexis Philonenko qui a écrit "histoire de la boxe" (ed. Bartillat), c'est un chef d'oeuvre. Ce livre est un grand classique de la littérature sportive en français. Il a aussi écrit "Du sport et des hommes"(ed. Michalon), même auteur, autre chef-d’oeuvre.


S.P
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